Le jeu d'adam

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Li jus Adan, l’anti-méta-théâtre.

 

 

Li jus Adan est une pièce, de théâtre. La première. Pas la première comédie profane comme on l’a dit, car ce n’est pas une comédie : elle est en amont et au-delà de la distinction comédie/tragédie. Pas profane, au juste, car en aval de la distinction religieux/profane. Y ondoie, en dehors de toute référence, hors cadre, la gamme étendue des conduites humaines : provocation, désir, peur, colère, lâcheté, rêve, désillusion, nostalgie, escarmouches, arnaque, rire, plaisir... 

 

 

Li jus Adan n’a pas d’objet ; pas de sujet non plus. On peut dire que le sujet en est l’auteur lui-même, et l’objet ses pensées, le cours même de sa pensée ; théâtre réflexif, théâtre de rien, ou presque. Il ne s’y passe à proprement parler rien, sinon le moment qui passe. Pas d’action, pas de personnages non plus ; des gens, plutôt. La place d’une ville, ses faubourgs, un bois, une taverne. Un départ arrêté. Cela joue, le pur jeu de l’invention. La représentation, simple présentation du présent. Posé là sur la scène, cet ordre transparent et chaotique de la vie elle-même. Adan, nada.
 

Mais la scène du Jus d’Adan est aussi l’endroit d’un monde à l’envers. Annoncer à grandes trompes son départ et rester planter là, cracher au visage de celle que l’on aime – de la haine courtoise, sans doute –, battre son père, que l’on soit clerc ou son double le fou, peindre ses amis en médiocres, ramener le savoir, la religion, l’art et la science à leur degré zéro, qui fait d’un médecin et d’un moine des charlatans, des fées des êtres inconséquents, versatiles, plus terre à terre encore que les humains, et du cercle aimé de poésie un concours de nullité. 

 

Les personnages meneurs du jeu sont peut-être ceux que l’on ne voit jamais : Marie, Hellequin, Fortune... La Femme, contre-idéalisée ; un anti-Dieu petit, cavalcades et pacotille ; l’Heur aléatoire et circulant du pouvoir et de la mort.
 

Adan dit qu’il part, et il ne part pas. Il dit qu’il quitte sa chère Marie, et il reste. Mais, in fine, son reflet « hors de sens », lui, s’en ira, et pour se marier, montant sa vache de père. Si Adan prend soin de dauber d’abord, et pour de faux sans doute, ceux qu’il aime, à commencer par lui-même, sa propre irrésolution, ensuite sa jeune femme, une claire mocheté, qu’il convient de contre-blasonner en détail, et puis son père, hypocrisie et pingrerie, c’est sans doute pour mieux faire passer la pilule : il peut ensuite se payer pour de vrai les détenteurs du pouvoir, échevins clientélistes et administration corrompue, avec cette prudence deuxième qu’il parle maintenant par la bouche des autres personnages. Mais le plus extraordinaire est ceci. Li jus Adan, ce n’est pas du théâtre dans le théâtre, cette tarte à légère couche de crème, parcours obligé du théâtre moderne par tradition. Beaucoup plus fort : le théâtre est la ville, la ville est le théâtre ; les habitants de la ville sont les acteurs eux-mêmes, qui sont les spectateurs, qui sont le sujet de la pièce et l’objet de la critique, acide jeté soudain en leur pleine face... La seule représentation peut-être que connût jamais le théâtre, et qui d’ailleurs resta unique, un certain 3 juin 1276. Jamais par la suite la scène ne sut retrouver un tel méta-théâtre, et d’aussi douce violence.

 

Jacques Rebotier

 

 

Argument

Adam part, Adam ne part pas. Il nous démonte avec soin sa femme moche, et puis sa méchante ville d’Arras, faisant pari de monter à Paris. Un médecin-magicien veut guérir toute la ville de sa folie, un moine s’efforce de dealer ses reliques, un fou vient crier au fou, et au feu, trois fées débarquent à four et sortent à moulin, les spectateurs viennent sur la scène tenir leur propre rôles … Et que tourne la roue de forte-thune ! Puisque le monde marche sur la tête, il faudra pour le voir dans le bon sens que la pensée se renverse.

Charivari joyeux et grinçant, écrit dans une langue rigoureuse et farcie de calembours, la pièce a été créée le 3 juin 1276. Elle est à la fois fondatrice du théâtre et scandaleusement ignorée, elle est aujourd’hui recréée au Français, pétante de jeunesse et de liberté.

 

 

 

La roue de la forte thune de Jacques Rebotier

 

LA ROUE DE FORTE THUNE, de Jacques Rebotier

JULIA, présentatrice
PRALINO, futur-ex-présentateur
COULDBEGOOD, ex-futur-présentateur (et videur)
GODICHA, potiche
ADAN, l’interrupteur interrompu (Il est muni d’un dossard, marqué ADAN.)
FANNY, assesseur, et lot
MARC, observateur fumeur, placide

### (SON)

PRALINO
Et voici donc ce soir pour la nullième fois ce numéro zéro de : La Roue de Forte-thune, offert par « Fortioune, le magazine des gens qui comptent ! »
Une émission tout spécialement destinée aux gens qui comptent pas !

###

JULIA (toujours en fée)
Et nous allons tout de suite passer au premier candidat, allons monsieur (ou madame), venez…

GODICHA (toujours en fée)
Venez…

PRALINO
Et vous pouvez gagner :

JULIA – Cette poêle à dégraisser, et tout spécialement à dégraisser les effectifs, la poêle Télouf. (COULDBEGOOD cherchera toujours désespérément à parler.)
PRALINO – Un auto-grille-pain, capable de se griller lui-même en moins de dix-sept secondes.
JULIA – Ce magnifique ensemble de méninges ménagères de moins de cinquante-cinq ans, entièrement configuré total-consommation pour soutenir la confiance, composé d’un cerveau gauche, d’un hypothalamus, avec système limbique asservi et filtrage intégré des pensées en parfait état de consoumission !
PRALINO – Un cornet garçon, avec ses 11 surprises !
JULIA – Un glaçon magique.
PRALINO – Ce superbe hareng de chez Yarmouth.
GODICHA – Cet esclave sexuel (= le poulet habillé), spécialement configuré pour donner satisfaction à vos plus secrets désirs, et… dépourvu de dents !
PRALINO – Ce superbe robot déménageur (COULDBEGOOD), capable d’assouvir vos moindres désirs.
JULIA – Ou ce splendide taureau picard, d’une valeur de (COULDBEGOOD, sur qui on pose un pouf.)

On amène le candidat.

###

L’IGNOBLE COULDBEGOOD
Alors, Monsieur, on s’appelle ? Vide-aux-as !, mais c’est un joli nom, ça, alors, Monsieur Vide-aux-as, on veut passer à la télé, hein ? c’est ça, on veut son petit quart-d’heure de gloire ? Allez allez dites bonjour à votre petite famille idiote !

PRALINO– Et la roue tourne ! Mademoiselle Potiche-Godiche…

GODICHA, mettant en route la roue.
– La roue tourne, la route va tourner, la route va frapper, la roue frappe !

JULIA – Et vous gagnez… (La roue s’est arrêtée, Godicha frappe un coup d’urinal, dong.)

JULIA – Et vous gagnez… cette magnifique pouffe (elle lui remet un pouf), bon allez, cassez-vous. Second candidat !

PRALINO
Et ce lot vous est offert par Fortioune, le magazine des gens qui comptent bien ! 

JULIA – Second candidat !

COULDBEGOOD (Au premier candidat.)
Plus un billet gratuit pour revoir encore une fois ce merveilleux spectacle qu’on a failli comprendre, alors votre numéro se termine par quoi, monsieur, ben regarde, est-ce qu’il y a un zéro sur votre billet, vous êtes vous-même un zéro, ah vous n’êtes vraiment qu’un numéro, hein ?
On amène le second candidat.

PRALINO
Et ce lot vous est offert par Fortioune, le magazine des gens qui comptent bien… être des gagneurs! 

GODICHA – Attention, il faut retourner ce coupon-réponse avant le 3 juin 1276…

###

JULIA (Au second candidat.)
Alors, monsieur (ou madame), vous pouvez gagner un week-end avec une de nos créatures de rêve (Sylvia, Olivier, Fanny…), le hareng de chez Yarmouth, ou bien une minute de silence, vous choisissez ?

La Décompteuse-reboureuse : ### Tic, tic, tic……

LE PUBLIC MAUVAIS (assez aidé):
Le hareng ! Le hareng !
Le week-end ! Le week-end !
La fille !

PRALINO
Offert par Fortioune, le magazine des gens qui montent ! Alors monsieur, vous choisissez, le week-end, c’est ça ? (Le candidat n’a sans doute rien dit.)

JULIA – Vous avez choisi… (La roue s’est arrêtée, Godicha frappe un coup d’urinal, dong.)

PRALINO Alors… créatures de rêve… vous avez donc maintenant le choix entre (à toute blinde) Pouffina, Pouffiassa, Pouffella, Gourdassa, Anorexia, Bouffissa, Boulimia, Bellfessa, Nutella, Radassa, Sililicona, Condoleanza, Gouinella, Cholesterola, Pelousa, les jumelles Pilosa et Dépilosa, madre Teresa et sa relique magique, ou bien Lady Jamb’debois, alors monsieur, vous choisissez ?

COULDBEGOOD
Allons allons, monsieur (ou madame), ah, il faut se décider maintenant, fissa… ça commence à bien faire…
Le public peut aider le candidat !

LE PUBLIC MAUVAIS :
Pouffina ! Pouffina ! Pouffina ! Pouffina !
Gonrdassa ! Gonrdassa ! Gonrdassa !

COULDBEGOOD – Offert par Fortioune, le magazine des gens qui mentent !

GODICHA, mettant en route la roue.
La roue tourne, la route va tourner, la route va frapper, la roue frappe !

PRALINO – C’est votre choix ?

COULDBEGOOD – C’est mon choix.

PRALINO – C’est votre choix ?

COULDBEGOOD – C’est mon choix.

PRALINO – C’est votre choix ?

JULIA et PRALINO – C’est son choix. C’est son très grand choix.

COULDBEGOOD – Offert par Forte-thune, le magasin des gens qui pompent !

JULIA
Monsieur (ou madame), vous avez perdu ! Mais vous gagnez pour votre consolation ce joli petit lot, cette splendide jeune femme, Gonzessina (Fanny, toujours en costume de mort), qui d’absolument tout, pour toujours, vous consolera.
(La Mort entraîne le candidat.)

GODICHA, compassionnelle (mais pas très bonne en métrique.)
Eh oui… à tous-se, notre lot…

JULIA – Et maintenant, troisième candidat, notre lot surprise du loto surprise…

ADAN, surgissant de la salle.
Arrêtez ! Arrêtez tout ! J’ai une déclaration à faire ! Ceci… ceci est une interruption !
(Il monte sur scène.)
Puisque le.. le monde marche sur sa tête… Puisque le monde est à l’envers, nous devons marcher sur la tête ! Comme ça, on pourra peut-être le voir dans le bon sens…

On se précipite sur lui, on l’entraîne par les pieds, sens dessus dessous, ce qui permet de lire sur son dossard : NADA..

Soudain petit matin. Le Moine se réveille…
LE MOINE – Ah, mon Dieu, ce que j’ai dormi !

N.B.
Fanny : décrocher les guindes, puis chercher les candidats, et… encore des roues STP !
Parmi les candidats de substitution : Jean.

 

 

 

presse

Le Parisien : « Les Comédiens-Français en profitent pour se déchainer et jouer la folie en multipliant les acrobaties. »
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L'express : « Le plaisir de saynètes déjantées » L.L.
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Financial Times : « Rebotier and translator-poet Jacques Darras take real risks with their contemporary injections - TV gameshows, fairy-turned-weather-forecaster, evocations of France's fallen business icons. » Clare SHINE
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Le Monde : « Rebotier et Darras ont effectué un formidable travail "d'adaptation", de lien entre l'imaginaire de l'époque et le nôtre. » Fabienne DARGE
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Télérama : « Tableau grotesque et dérisoire, satire corrosive d'un univers sans idéal, déjà étrangement petit-bourgeois et qui tourne cruellement à vide... On chercherait vainement quelque trace d'amour courtois dans cette farce. » Fabienne PASCAUD
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L'écho : « L'histoire ? Il n'y en a pas. Tout est jeu» Annité COPPERMANN
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La Terrasse : « Un charivari joyeux et grinçant, où le monde danse sur sa tête et en vers de huit pieds, farcis de calembours. » Gwénola DAVID
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Création 2003 au Théâtre du Vieux Colombier à Paris
spectacle musical

distribution

auteur, compositeur
Adam de la Halle
traduction
Jacques Darras
adaptation, mise en scène & textes additionnels
Jacques Rebotier
assistante mise en scène
Delphine de Stoutz
scénographie et costumes
Virginie Rochetti
assistants à la scénographie
Lucie Lelong
Etienne Chailloux
lumières
Bertrand Couderc
sons
Bernard Valléry
Matthieu Querry

production

production

La Comédie-Française

coproduction

Cie voQue

tournée

Théâtre du Vieux Colombier - Paris