R.A.S.

commande de l'EIC

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NOTE D'INTENTION

 

Ce n’est pas seulement la musique qui m’intéresse ici, mais son rapport au texte, et leur rapport aux corps des musiciens, leur respiration, mouvements, regards. Et le passage de l’une à l’autre de ces dimensions, la façon dont chaque auditeur-spectateur déplace le curseur de sa perception.

Pas une œuvre donc, au sens strict et bien contrôlé de l’affaire, avec tout ce que cela suppose de clos, achevé, arrêté. Car parler de pacifisme, qui est la commande qui m’a été faite par l’Ensemble Intercontemporain, c’est, en creux, parler de guerre. Paix = non-guerre. Guerre = instabilité, mouvement, incertitude. Dans nos vies mêmes, nous glissons sans cesse d'une identité à une autre, souvent à notre insu, selon échelle d'observation, selon que français, européen, parisien, travailleur, mammifère humain, abonné aux concerts de l'EIC, etc. Le terrain mouvant de nos identités nous déplace d’un mode de tension à un autre, conflit, guerre. Français, nous sommes indéniablement en guerre, Afghanistan, Lybie. En tant qu’acteurs économiques, il y a guerre de chacun contre chacun, sur fond de guerre entre les revenus du capital et ceux du travail ; en tant que citoyen, je me sens parfois en guerre contre une dé-démocratie galopante; mammifères humains, nous menons une guerre totale contre toutes les autres espèces !

Je m'aperçois que pour rendre ce qui me parait être cette essence de la guerre, ma démarche a été de penser une pièce sur terrain mouvant, et qui puisse mettre en jeu ce déplacement du regard.

 

Dans les séquences successives de R.A.S, on peut, si l'on veut, voir du théâtre instrumental, écouter du texte, oscillant entre poétique et politique, réflexion et image, contempler de la parole à l'unisson de la musique ou en tension avec elle, observer des musiciens sur scène, mais qui paraissent parfois être encore dans les loges, ou ailleurs, qui s'adressent les uns aux autres, aux spectateurs, à soi-même, porter l'attention sur les sons qu'ils émettent ou bien sur la course de leurs archets, et même... entendre de la musique.

La musique elle-même procède par glissements, déformations, anamorphoses, allers-retours passé-présent, motifs de références écrasés ou étirés en micro- et macro-intervalles (l'Ode à la joie dans Joy), sons masqués par d'autres (Black's black), modes par octaves rabotées (La paix) ou 2/3 et 3/4 de tons, dérivations du complexe au simplicissime (Plus fort), pour ne pas dire au très bête. La construction obéit aussi à une organisation secrète. Elle est en contrepoint d'un texte sur le dessous des choses : attitude scandaleuse, et scandaleusement ignorée, d’un chef mythique; mobiles économiques cachés des guerres; armées privatisées échappant aux lois comme la très puissante "Blackwater"; noms d'armes cyniquement empruntés aux espèces que nous massacrons.

 

R.A.S. est quelque chose comme une installation de sons et de mots, de personnes aussi; un dispositif.

R.A.S est la première étape d'un oratorio du quotidien en cours, qui met en sons et en paroles un peu de la société cachée, paradis fiscaux et cours de la bourse. Travail de musiciens avec des outils de théâtre, il fait pendant à ce travail que je mène parallèlement avec des comédiens par le moyen d'outils musicaux.

 

Les textes de R.A.S sont inédits ou tirés de Description de l'omme, encyclopédie (édition Verticales, 2010)

 

Lire un extrait du texte 

1 Joy

Joie : l’hymne européen, dédié à la paix, est dû à un ancien nazi ; ses descendants touchent les droits. De quoi jouer quand même un peu de travers.

2 La paix
Duo pour clarinette basse et violoncelle, deux instruments dans le même registre. Modes boiteux emboités et tensions de consonances. Texte cloué.

Note 1
Une petite réflexion sur nos animaux de compagnie. Simple fusion parole musique, l’une conduit les hauteurs, l’autre le rythme.

3 Tous les chevaux du monde  
Trio 2 violons-1 alto. Partons de cette arme ancienne des cordes, l’archet. Parlons de l’âme du parler, son « chant très obscur » (Cicéron).

4 Plus fort
Pour quatuor. Instructions militaires, conversations, didascalies ? Balistique ? Érotique ?

5 Berceuse léthale
Solo pour violon-parlant ; douce destruction massive.

Note 2
Une autre réflexion sur nos animaux de compagnie. Refusion homorythmique et mélodie de parole. Un autre violon pète les plombs.

6 Black’s black
Glissements progressifs du mot noir, sur dérives de sens et piquets de clusters. (Avec légers effets de masques.) Parole et son circulent à travers le cercle des musiciens, l’aller-retour des archets. C’est le texte qui guide.

Note 3
Once more réflexion sur nos animaux de compagnie, et aussi les emblèmes des nations.

7 Ouine !
Du stade premier de la guerre. À supporter.

8 Litanie des armes
Ultime méditation sur nos vrais animaux de compagnie. Petite course à l’abîme, adieu !

9 Après les armes
Siècles immobiles, les temps remuent un peu. Reste l’enfance… et l’espoir.

 

 

 

Création par l'EIC en 2011 à la Cité de la musique