Lettre aux illettristes

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" Je suis alphabète, personnellement. Je possède deux lettres à mon répertoire : alpha et bêta. Je suis grec, j'en ai deux. On pourrait continuer. Si j'avais été latin, j'en aurais eu le double, sans doute. Que j'aurais rangé dans un abecedarium, a-bé-cé-daire. Joli quatuor. Si j'avais eu persévéré en grécité, il m'aurait fallu un petit alphabêtagammadeltaire, ouf. Les latins sont des gens plus pratiques. On fait pas mieux. " Jacques Rebotier

 

La Lettre aux illettristes met en voix deux personnages : l’un, ivre de continuum, pour qui les mots, les livres, les lettres mêmes, sont de petites prisons, rêve, tête dans le ciel, d’une pensée sans barrières ; l’autre, pieds bien sur la terre, sait que la culture est dans nos sociétés un indispensable outil, une arme, un bouclier. Dialogue, si l’on veut, d’un poétique et d’un politique. Mais les pistes sont brouillées, car c’est la même personne qui parle, et elle glisse insensiblement d’une position à l’autre !

Sans doute nous laisse-t-elle sans solution (de continuité en tout cas)…

 

Extrait

(...) C'est que l’extension sémantique du champ sémantique du mot lettre est significative au plus haut point. La culture est un effort pour parquer les sons dans des lettres, ou des notes, les choses dans des mots, les concepts dans des phrases. Et, j’ajouterai, la pensée des gens dans des œuvres. Car les références à des œuvres fonctionnent un peu comme des piquets. Dans les thèses universitaires, comme dans les devoirs scolaires, elles nous disent : je connais la carte, ne vous inquiétez pas, je ne sortirais pas vraiment de l’enclos. Tout au plus proposerai-je de rajeunir la clôture, remplacer les barrières par des barbelés, peut-être électrifiés, que sais-je ? Trop rares sont ceux qui osent entrouvrir la porte.
Les œuvres sont des simulacres, non pas, comme le glissait Platon, de la vérité ou de la beauté, mais de la liberté : celle que nous ne vivons pas dans notre vie. Merci de cesser de me lire. 
Les œuvres sont comme des nœuds gravitationnels dans l’espace, elles polarisent le champ de la pensée, elles courbent et aspirent la pensée générale dans des concentrations comme électromagnétiques de l’espace-pensée-temps, qu’elles engouffrent dans leurs trous noirs. Les œuvres sont des trous. Noirs. Se substituent à nous parfois. Mais rien n’est perdu car le processus de pensée qui permet de les lire, d’entrer en elles, est lui-même constructeur de pensée ; éducateur, c’est-à-dire créateur de liberté. Pensées par d’autres, qui les rangent en opus, en ordonnent l’accès, les classent hiérarchiquement, établissent des tendances, les cotent à la bourse des valeurs, bref établissent d’autres parcs à l’entour de ces parcs, pensées par d’autres, c’est-à-dire non-pensées, les œuvres pensent à notre place. Grimacent, dans notre dos.

Je suis un alphabète, comme toutes les bêtes. L’éducation est-elle un élevage ? Platon nous dit oui. Heidegger reprend.

Élevage de qui par qui, au juste ? Des illettrés par les lettrés, bien sûr ! Ermolao Barbaro, un des grand humanistes italiens, a une réponse tout-à-fait nette à cette question : « Nous différons des barbares, des bêtes et du vulgaire en ce que nous avons des lettres. Enlève cette distinction et nous serons pire qu’eux. » Qui ça, nous ? Eh bien, terme à terme, les lettrés, les humains et l’élite. Eux barbares, nous lettrés ; eux bêtes, nous humains ; eux vulgaire, nous élite, raffinée. Fins lettrés en somme, les hommes. Hommes = de lettres.

Je ne sais si Barbaro, Ermolao Barbaro, tentait de conjurer son nom, mais il a mérité qu’on s’arrête un peu plus sur la triple clôture dont il cherche à enceindre la masse des ignorants : barbares, bêtes, et vulgaires.

Autre humaniste, Hugo Grotius, le père du droit international. Dix-septième siècle, il nous déclare : « La guerre la plus juste est celle que l’on mène contre les bêtes sauvages. En second, il y a celle contre les hommes qui sont semblables aux animaux. » Merci.

 

Le mot culture renvoie au sédentaire : cultivateur, et éleveur. Le champ et le parc. Un enfant s’éduque, de ducere, conduire, et ex, hors de. Hors de quoi ? Hors de in-fans, le qui ne parle pas, l’enfant. Conduire où ça ? Dans un parc ! Un élève, ça s’élève, c’est-à-dire qu’on prend tout dispositif pour qu’il se dresse à la verticale, sur deux pattes ; qu’il soit conduit hors du champ des quadrupèdes. Et quel est votre champ, à vous ? Le campus. Universitaire. Du moins, pour l’élite… Pour la masse, c’était le camp. Militaire. (ou pénitentiaire.) Qu’est-ce que vous faites sur le campus ? Je me cultive, vous voyez bien. Je suis sur le campus afin de me cultiver. On ne porte pas une assez grande attention à ce que nous disent les mots.

Ce je me cultive est d’ailleurs bien extraordinaire. Sur-le-champ j’y vois un champ qui se cultive lui-même, avec ses ongles, labour laborieux du propre soc de sa pensée. J’aimerais bien être un lettré délettré. Je prêterai une plus fine oreille à ce que me disent les mots.

La conquête de l’ouest est une victoire du civilisé sur l’inculte, du colon sur le sauvage, du sédentaire sur le nomade, du parc sur le bush. No man’s land, la terre de personne ; pas pour longtemps. Et il n’est pas indifférent que cette conquête se soit opéré livre en main, et traité dans l’autre. Tous deux deux fois incontestables : parce qu’indéchiffrables, et sacrés. Acte de baptême ou pacte de paix : quand on ne sait pas écrire, on signe de ce que l’on peut, je ne sais pas moi, mettez… une croix ! (On ne manque pas de sel.)

 

Dans les débats où se forgèrent les Etats-Unis, Hamilton, un des pères de la jeune constitution, revient obsessivement sur une expression dont il qualifie le peuple, the great beast, et il convient de « veiller sans cesse à dompter l’animal ». Chomsky, qui étudia bien la question, cite Washington, qui promulgua la constitution du pays et dont il fut le premier président : « Le développement progressif de nos villages aura certainement pour effet que le sauvage, comme le loup, devra se retirer. Tous deux sont des bêtes de proie, même s’ils ont des formes différentes ». Merci pour la clarté. Dommage pour les Amérindiens. Pour les bêtes aussi, avec qui ils vivaient et mouraient, et pour les plantes, les arbres, les broussailles ; dommage pour tous les habitants de la brousse et de selva, la forêt, les selvajes : sauvages. Dommage surtout qu’ils n’aient pas su lire; ni ces fortes pensées, ni entre les lignes des traités qu’on leur faisait signer, revolver sur la tempe.

 

La Renaissance a ouvert l’espace de nouvelles routes au commerce des esprits et au commerce tout court. Que démultiplie l’espace de l’essor technique, appuyé sur la normalisation des mesures. Imprimerie et vaisseaux, canons, monnaie...

Naissance d’un nouvel espace : nouveaux espaces de mort; on ne peut dissocier la résurrection des lettres du massacre de l’Autre. Émergeant du nazisme, des philosophes, surtout allemands bien sûr, le théoriseront, qui ont diagnostiqué le vingtième siècle comme faillite de l’humanisme. Lire ici La Lettre sur l’humanisme de Heidegger – d’autant plus repentant qu’il avait bien trempé dedans –, et la réponse, si éclairante pour notre sujet, de Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain, à laquelle répond au fond la présente lettre. C’est oublier un peu vite que le génocide est très vieux, et en tout cas – déportation des Amérindiens, importation des Noirs –, concomitant, pour ne pas dire consubstantiel, à l’essor des espaces géographiques et mentaux qui nous fondent.

Sus à l’Amérique : première vague, catholique, à l’assaut du sud, deuxième puis troisième vague, protestante, à l’assaut du nord, rejouant sans doute, sur un mode positif, l’exode du peuple élu. Je ne parle ici que de l’impérialisme occidant et chrétien, on peut bien sûr en dire tout autant des colonisations arabo-musulmanes, françaises, belges, allemandes, hollandaises en Afrique, japonaises, faites votre liste. La constitution de la puissance dominante en est sorti, qui donne souvent l’impression de penser encore en termes de croisade et de peuple élu.

 

Oppresseur, opprimé : en sortira-t-on ? Les temps qui galopent ne nous incitent pas à le croire.

Les illettristes – assumé – , ou les illettrés – subi –, sont, eux, clairement du côté des opprimés ; je ne sortirai pas de là.

 

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ISBN 978-2-914839-25-9

presse

Encres vagabondes

« Il y a dans la construction de ce texte quelque chose du théâtre de Jacques Rebotier. Quelque chose qui a à voir avec sa façon de mélanger, dans une suite d’évènements, des registres pour mieux donner à regarder. Le texte est superbe, dense, profond et jouissif, sachant faire sourire entre deux jaillissements. C’est théâtral et très prenant. Il est difficile de lâcher le livre. On veut tout lire, puis on y retourne pour y retrouver les phrases qui nous ont percuté et on se découvre, finalement, en train de relire le livre. »  Gilbert DESMEE

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édition Urdla hURDLe - 2008